Face à l’effondrement du système judiciaire et à la crise de gouvernance, le silence d’un juriste de carrière devenu conseiller présidentiel interroge. Comment un homme censé défendre la loi a-t-il pu contribuer à son affaiblissement ?
Le paradoxe est frappant. Emmanuel Vertilaire, magistrat de formation, enseignant en droit et membre du Conseil présidentiel de transition, devait incarner la rigueur, la probité et la défense des institutions. Pourtant, le bilan du système judiciaire haïtien au cours de cette période démontre un déclin alarmant. La justice, déjà vacillante, s’est enlisée dans les lenteurs, les pressions politiques et la perte de confiance des citoyens.
Dans le département du Nord, dont M. Vertilaire est issu, les cas de spoliation foncière se sont multipliés à un rythme inquiétant. Des familles entières ont été dépossédées de leurs terres, souvent sous le regard impuissant ou complaisant d’un appareil judiciaire paralysé. Les tribunaux sont débordés, les décisions restent inappliquées, et la loi semble désormais être du côté de ceux qui ont les moyens de la contourner. Là où l’on attendait un engagement fort d’un homme de loi, c’est le silence qui domine.
L’épisode du rapport de l’ULCC en 2024 illustre cruellement cette faillite morale. Face à des allégations de corruption impliquant plusieurs membres du Conseil présidentiel, Emmanuel Vertilaire et ses collègues ont préféré l’argument institutionnel au principe de transparence. Plutôt que de donner l’exemple, ils ont invoqué leur statut pour esquiver la justice. Ce geste, venant d’un juriste, envoie un signal dévastateur : celui d’un pouvoir qui se protège au lieu de se purifier.
Pendant ce temps, le Nord ploie sous un déficit structurel d’infrastructures qui étouffe tout espoir de développement. Routes dégradées, quartiers plongés dans l’obscurité faute d’électricité, hôpitaux sous-équipés, établissements scolaires abandonnés — tout témoigne d’un État absent. Les services publics essentiels se sont effondrés dans un silence officiel inquiétant. Ni plan cohérent, ni vision territoriale n’ont été présentés pour relever ces défis. Ce délabrement généralisé traduit l’échec d’une gouvernance incapable d’offrir au Nord les moyens de sa dignité. Et avec lui, c’est la crédibilité d’une transition censée poser les bases d’un renouveau démocratique qui s’effrite un peu plus chaque jour.
L’abdication du juriste, c’est celle d’un système qui renonce à sa mission première : protéger le citoyen contre l’arbitraire. Elle symbolise un renversement de valeurs où la compétence ne garantit plus la droiture, et où le savoir juridique devient instrument de pouvoir plutôt que rempart contre l’injustice.
L’histoire retiendra peut-être Emmanuel Vertilaire non pas pour ses cours de droit, mais pour ce qu’il n’a pas fait : défendre la justice quand elle vacillait. Car en ces temps d’effondrement moral et institutionnel, le silence n’est pas neutre : il est complice.



