Haïti face au chaos : Wesley Antoine propose une stratégie en trois volets

Depuis l’assassinat de Jovenel Moïse en juillet 2021, Haïti est en proie à une crise sécuritaire croissante, exacerbée par l’inaction des gouvernements qui se sont succédé après ce présidicide. Face à la montée des gangs armés et à la perte de milliers de vies, Wesley ANTOINE, journaliste et mémorant en science juridique, propose une solution en trois volets visant à renforcer les forces de l’ordre, à créer une agence d’intelligence autonome et à générer des emplois.

Nous publions in extenso cette proposition.

Proposition pour la sécurité en Haïti : un appel à l’action

MISE EN CONTEXTE

Depuis l’assassinat tragique de l’ancien président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, notre pays se trouve plongé dans une crise sécuritaire sans précédent. Le gouvernement d’Ariel Henry, qui a passé près de 3 ans au pouvoir après l’assassinat du 58e président d’Haïti, n’a pas su mettre en œuvre les mesures nécessaires pour endiguer cette spirale de violence. Plutôt que de mobiliser les ressources locales pour répondre à l’essor des gangs armés, l’ancien Premier ministre a fait le choix regrettable de se tourner vers la communauté internationale. En octobre 2022, il a demandé l’envoi d’une force internationale pour soutenir la Police Nationale d’Haïti (PNH) dans sa lutte contre ces gangs. Cependant, il a fallu attendre une année entière pour que cette demande soit approuvée par le Conseil de sécurité des Nations Unies. Pire encore, les premiers policiers (400 Kenyans) de la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité (MMAS) n’ont foulé le sol haïtien qu’en juin 2024. Cela signifie que nos autorités ont attendu 20 mois pour accueillir une force qui devait initialement compter 2500 policiers et militaires étrangers. Pendant ce temps, des experts ont avancé que 4 à 5 mois suffisent pour former des soldats. Ceci étant dit, on pouvait former 10 000 soldats, à raison de 2000 par classe, pendant tout ce temps passé à attendre l’arrivée de 400 policiers kenyans. Malheureusement, des milliers de vies ont été sacrifiées sous les balles des gangs durant cette période d’inaction.

Aujourd’hui, malgré la présence de la MMAS, les gangs continuent d’étendre leur emprise, massacrant des citoyens innocents. Le choix de tout miser sur l’arrivée d’une force venue de l’extérieur pour protéger nos compatriotes était suicidaire. Faut-il rappeler que nos ancêtres ont mis en déroute l’armée de Napoléon Bonaparte ? Pour protéger nos territoires, pour protéger les vies et les biens, la solution ne viendra jamais de l’extérieur. Ainsi, j’estime qu’il est de mon devoir, en tant que citoyen haïtien, constatant l’agonie dans laquelle se trouve mon pays, de vous faire cette proposition qui, je pense, pourrait à court et moyen terme apporter des solutions à la crise actuelle.

CETTE PROPOSITION COMPREND TROIS (3) GRANDS AXES :

  1. RENFORCEMENT DES FORCES DE L’ORDRE
  2. CRÉATION OU MISE EN FONCTION D’UNE AGENCE D’INTELLIGENCE
  3. REDRESSEMENT DE L’ÉCONOMIE

RENFORCEMENT DES FORCES DE L’ORDRE

Conformément à l’article 263 de la Constitution de 1987 amendée, la Force Publique se compose de deux corps distincts :

A) Les Forces Armées d’Haïti

B) Les Forces de Police

La situation désastreuse que connaît notre pays en matière de sécurité découle principalement de l’absence d’une politique publique efficace. Les Forces Armées d’Haïti (FAd’H) ne sont pas en mesure de garantir la protection de notre territoire. Parallèlement, la Police Nationale d’Haïti (PNH), en sous-effectifs et manquant cruellement de ressources, ne peut pas assurer la sécurité des citoyens. Pendant que les gangs armés se multiplient, augmentant leurs effectifs, les autorités gouvernementales ont clairement négligé la PNH et les FAd’H. Par conséquent, toute initiative visant à répondre au problème de sécurité doit impérativement commencer par le renforcement de ces deux institutions essentielles, dans la lutte contre l’insécurité.

LES FORCES ARMÉES D’HAÏTI

L’ancien président Jovenel Moïse a eu le courage de remobiliser l’armée en novembre 2017, vingt-deux ans après sa dissolution, soit en 1995, par le président Jean Bertrand Aristide. Cet acte de bravoure a été salué par de nombreux observateurs, car avant lui, le président Michel Martelly avait tenté de le faire, mais avait cédé sous la pression des États-Unis.

Cependant, depuis sa remobilisation, l’armée n’a jamais été considérée comme une priorité. Huit ans plus tard, l’effectif de l’armée ne dépasse pas les trois mille (3000) soldats. Actuellement, notre pays a un besoin urgent d’une armée capable de protéger notre territoire. Nos frontières terrestres sont poreuses, et nous ne contrôlons pas notre espace maritime. Cette situation est exploitée par divers trafiquants, notamment ceux qui font entrer illégalement sur le sol haïtien des armes de guerre de différents calibres, importées en grande partie des États-Unis. Le pire, ces armes parviennent aisément aux mains des gangs.

D’un autre côté , à chaque fois que le pays traverse des moments de tumulte, de troubles politiques et de violences, on se tourne vers la communauté internationale pour l’envoi de troupes étrangères censées stabiliser la situation. Il est temps de changer cette approche et d’arrêter de persister dans l’erreur. Car, nos dirigeants n’ont jamais pris la décision de permettre à nos forces de l’ordre de répondre à toute menace mettant en péril la vie des Haïtiens et violant notre intégrité territoriale.

D’un point de vue géopolitique, il est anormal que la République Dominicaine, notre voisine, dispose d’une armée de près de cinquante mille (50 000) militaires, alors que de notre côté, la volonté de mettre en place une véritable armée est presque inexistante. En Haïti, le président Nayib Bukele est souvent cité en exemple pour avoir réussi à neutraliser des milliers de membres de gangs en un temps record. Pourtant, il convient de rappeler que le Salvador dispose d’une armée de plus de 24 000 militaires et de 26 000 policiers et gendarmes pour une population de moins de 8 millions d’habitants. Vous vous rappelez du nombre de militaires que dispose notre pays pour plus de dix millions (10 000 000) habitants ?

PROPOSITION

Tout cela m’amène à proposer le recrutement en un temps record d’au moins dix mille nouveaux soldats pour renforcer le faible effectif dont dispose actuellement les FAd’H. Les nouveaux effectifs seront répartis en trois composantes : l’armée de terre, l’armée de l’air et la marine. Nous proposons également de créer un fonds spécial destiné à acquérir des équipements pour ces trois composantes des Forces armées . L’armée, pour mener à bien sa mission, doit avoir à sa disposition les moyens nécessaires. Par exemple, à quoi bon d’avoir une marine, si cette dernière ne dispose pas de navires ?

Il serait préférable que les recrutements ne se concentrent pas uniquement à Port-au-Prince, et ça vaut également pour la formation des nouveaux soldats. Donc, en plus de la base Vertière des FAd’H, à tabarre, un deuxième camp militaire devrait être construit, dans un autre département.

LE RENFORCEMENT DE LA POLICE NATIONALE D’HAÏTI

Lors de la présentation de son rapport périodique sur Haïti en octobre 2022, l’ex-représentante du secrétaire général de l’ONU en Haïti, Helen La Lime, a indiqué que « les taux d’attrition dans la police nationale ont continué à augmenter en raison des démissions, des départs à la retraite et des décès, conjugués à la lenteur du recrutement. Sur 14 161 agents enregistrés, dont 1 567 femmes, quelque 13 000 étaient actifs au 12 septembre 2022». Il faut noter que ces chiffres étaient valables avant le début du programme « humanitarian parole », communément appelé programme Biden, qui a permis à plusieurs policiers de quitter le pays.

Helen La Lime avait aussi précisé que « le ratio de policiers pour 1 000 habitants est de 1,06 en Haïti, ce qui est inférieur à la norme internationale reconnue, établie à 2,2 pour 1 000 habitants ».

Bien que la Police Nationale d’Haïti ait été pendant 22 ans la seule force publique chargée d’assurer la sécurité des personnes et des biens, les autorités n’ont jamais veillé à ce qu’elle dispose d’un effectif conforme à la norme internationale, en termes de ratio pour mille (1000) habitants. Néanmoins , un bureau a été ouvert durant le « programme Biden » pour faciliter l’obtention de passeports pour les policiers et leurs proches souhaitant quitter le pays. Pendant les six premiers mois de ce programme, 774 policiers ont quitté l’institution policière, comme l’a rapporté le journal « Miami Herald ».

« Ce chiffre, 774 officiers, a été cité par le secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, dans un rapport très attendu qu’il a envoyé au Conseil de sécurité de l’ONU le mois dernier sur la manière dont l’agence mondiale pourrait aider la police nationale d’Haïti, soutenue par les États-Unis, à réprimer l’escalade de la violence », a écrit le « Miami Herald », ajoutant que le chef de l’ONU qualifie cela de « perte stupéfiante comparée à une déperdition moyenne d’environ 400 policiers par an dans le passé ». Au cours de l’année 2023, plus de 1600 policiers ont quitté l’institution.

PROPOSITION

Il est évident que l’irresponsabilité de nos dirigeants est criante . Parfois, leur action ou inaction, ne profite qu’ aux gangs armés. Par conséquent, dans une démarche visant à résoudre le problème de sécurité, le renforcement de la PNH est indispensable. Tout comme pour les FAd’H, il est fondamental d’augmenter les effectifs de la PNH. Le moins que l’on puisse faire, est de respecter la norme internationale de 2,2 policiers pour 1 000 habitants. C’est à dire, Pour une population de dix millions (10 000 000) habitants, il faudrait disposer de 22 000 policiers.

Par rapport au contexte actuel, afin de permettre à la PNH d’accroître son effectif le plus vite que possible, en vue d’avoir à sa disposition plus de troupes sur le terrain, je propose de réduire la durée de la formation des aspirants policiers. En lieu et place d’une formation qui dure 8 mois, on les fait subir une formation intensive ne dépassant pas 4 mois.

Cela permettrait à la PNH d’être en mesure de se déployer sur plusieurs fronts, avec suffisamment d’effectifs sans laisser de brèches à d’autres endroits. Au cours de cette formation intensive, l’entraînement au combat en zone urbaine sera priorisé. Il est également nécessaire d’augmenter les primes de risque des policiers et de s’assurer qu’ils les reçoivent à temps. De nouvelles stratégies doivent être élaborées et appliquées dans la lutte pour rétablir la sécurité dans le pays. On ne peut pas résumer la lutte contre l’insécurité à des opérations policières souventes fois inefficaces. Il faut également couper l’alimentation en munitions des gangs armés.

CRÉATION OU MISE EN SERVICE D’UNE AGENCE DE RENSEIGNEMENT

La Présidence, la Primature et le Ministère de l’Intérieur détiennent des fonds destinés au renseignement. D’aucuns s’interrogent quant à l’utilisation de ces fonds. Une chose est certaine : ces autorités n’ont jamais affirmé que leurs services de renseignement leur avaient permis de faire échec à une quelconque attaque contre la population. Au contraire, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a osé déclarer, le 30 janvier 2025, que le gouvernement était au courant de l’intention des bandits de perpétrer l’attaque, du 27 janvier 2025, contre la Commune de Kenscoff, qui a coûté la vie à plus d’une centaine de personnes.

PROPOSITION

Comment lutter efficacement contre l’insécurité et faire face à toutes sortes de menaces venant de l’intérieur ou de l’extérieur du pays, sans une agence de renseignement performant ? En effet, La création d’une agence de renseignement est indispensable pour sécuriser le pays. Le gaspillage de milliards de gourdes dans les soi-disant services de renseignement de la Présidence, la Primature et du Ministère de l’Intérieur doit cesser au profit de la création d’une véritable agence de renseignement.

En 2020, le feu président Jovenel Moïse avait créé par décret l’Agence Nationale d’Intelligence (ANI). Cette décision avait suscité de nombreuses critiques. « Jovenel Moïse se croit en 1957, quand François Duvalier avait créé à côté des Volontaires de la Sécurité Nationale (VSN) le SD (Service de Détective) qui faisait un travail d’espionnage et de répression. Jovenel Moïse a une folie de dictateur. Il ne se rend pas compte que nous ne sommes plus en 1957 », avait déclaré l’ex-sénateur Steven Benoît sur le plateau de l’émission Dèyè Kay sur Télé 20. D’autres personnes avaient jugé que l’ANI était inconstitutionnelle, à cause de l’interdiction faite à l’article 67 du décret portant création et fonctionnement de l’ANI, d’exercer tout recours ordinaire ou extraordinaire devant les tribunaux visant à empêcher le fonctionnement ou l’exécution de ses activités.

Bien que l’idée de créer une agence d’intelligence fût louable, ces critiques auraient dû servir à améliorer cette structure afin qu’elle ne devienne pas un outil de persécution politique, comme certains le craignaient. Néanmoins, l’existence d’une telle entité est nécessaire pour garantir la sécurité du pays. Il nous faut une agence de renseignement qui puisse contribuer au renforcement de la sécurité nationale. Le président de la République pourrait avoir le privilège de choisir celui ou celle qui doit diriger l’agence. Cependant, ce choix du président doit recevoir l’approbation du Sénat.

REDRESSEMENT DE L’ÉCONOMIE

Le pays traverse une crise multidimensionnelle. Bien que la priorité absolue soit de rétablir la sécurité, il est également impératif de concevoir et de mettre en œuvre un plan de redressement économique dans les plus brefs délais. Beaucoup de gens ont perdu leurs moyens de subsistance à cause des actes de violence. Certains entrepreneurs ont été contraints de quitter le pays par crainte d’enlèvement. De nombreuses personnes ont perdu leur emploi en raison de la fermeture des entreprises situées dans des zones contrôlées par des gangs armés, alors qu’une grande partie de la population était déjà au chômage. D’ailleurs, avant même cette catastrophe que nous vivons aujourd’hui, de nombreux Haïtiens aspiraient à quitter le pays en quête d’une vie meilleure.

De ce fait, le redressement économique est indispensable si l’on souhaite vraiment surmonter la crise actuelle. De nombreux parents peinent à subvenir aux besoins de leur famille. Selon l’ONU, plus de cinq millions (5 000 000) de personnes sont confrontées à une faim aiguë dans le pays. Il y a une urgence à ce niveau. Par conséquent, je considère que la création d’emplois doit constituer le fondement de toute initiative visant à redresser l’économie nationale.

En toute bonne foi, il ne suffit pas de renforcer les forces de l’ordre et de mettre en place un bon système de renseignement en pensant que le problème sera résolu. Certes, cela permettra de mieux lutter contre cette vague de violence qui sème le deuil dans tous les coins et recoins du pays. Cependant, la réponse à la situation actuelle ne doit pas se limiter à l’usage de la force. Il est tout aussi crucial de s’attaquer à la pauvreté. La création d’emplois doit devenir une priorité. Les Haïtiens doivent pouvoir trouver en Haïti la vie meilleure que des millions de nos compatriotes sont partis chercher ailleurs. La réponse doit être structurelle, pas simplement conjoncturelle. Autrement, nous risquons de revivre une situation similaire dans quelques années.

Nous devons donc adopter des mesures pour bâtir une économie robuste. Il est essentiel d’exploiter les différentes potentialités économiques du pays. Nous ne pouvons pas continuer à quémander de l’aide auprès d’autres pays alors que nous avons les capacités de développer une économie forte. La République de Port-au-Prince est à l’agonie, et il semble désormais impossible de la sauver. Il est crucial de permettre aux neuf (9) autres départements géographiques du pays de se développer et d’attirer des investissements susceptibles de créer des emplois. La violence qui déchire Port-au-Prince, chef-lieu du département de l’Ouest, ces dernières années met en lumière l’abandon des autres départements géographiques par les dirigeants anti-progrès du pays. Tout cela doit changer.

CONCLUSION

Haïti n’est pas condamnée. Nous ne sommes pas confrontés à une crise insurmontable. Nous avons les moyens de renverser cette situation, mais cela ne sera pas possible avec des dirigeants marionnettes et corrompus. C’est avec des Haïtiens prêts à servir le pays avec intégrité que nous pourrons y parvenir, avec de véritables patriotes.

Le renforcement des Forces Armées d’Haïti (FAd’H), par une augmentation significative de leurs effectifs et l’acquisition des équipements nécessaires, est la voie à suivre. Cela doit également s’appliquer à la Police Nationale d’Haïti (PNH). La création d’une agence de renseignement autonome contribuera aussi à mieux sécuriser le pays. Somme toute, il serait présomptueux de penser que les propositions venant d’être formulées pourraient à elles seules résoudre cette crise multidimensionnelle. D’autres aspects de la crise, tels que l’appareil judiciaire et le système carcéral, méritent également des réformes.

Les membres des gangs armés qui terrorisent la population ne sont pas les seuls responsables. Il est crucial de retrouver et de traduire en justice tous ceux qui les ont aidés financièrement, ainsi que ceux qui participent à l’alimentation des gangs en armes et munitions. Les « gang ak kravat » doivent également répondre de leurs actes criminels. Ceux qui tirent profit du trafic illégal d’armes et de munitions doivent être poursuivis et jugés.

Nous pouvons sortir de ce chaos. Faisons-le ensemble pour notre chère Patrie.

Wesley ANTOINE, journaliste

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