Le Retour d’Anténor Firmin

Dans les ruelles étroites de Port-au-Prince, où l’air lourd porte encore l’odeur de la poudre oubliée des révolutions passées et de la mer salée, les ombres s’allongent comme des regrets. C’est une nuit de novembre 2025, et le ciel au-dessus d’Haïti semble plus bas que jamais, chargé de nuages noirs qui masquent les étoiles. Les gangs rôdent, les élections promises tardent, et les conseillers – ces marionnettes aux sourires polis – murmurent des accords dans des salons climatisés, loin des cris des mères qui enterrent leurs fils. Manquant de dignité, ces hommes en costumes importés vendent l’âme d’une nation pour un chèque américain ou une promesse de paix armée.

Soudain, un éclat traverse les ténèbres. Pas un éclair, non, mais une lumière vive, comme si le firmament s’entrouvrait pour laisser passer un fantôme en frac victorien. Anténor Firmin descend des cieux, ses bottes cirées foulant les pavés irréguliers sans un bruit. Son visage, sculpté par les ans et les injustices, arbore cette barbe fine et ce regard perçant qui défia jadis les salons parisiens. Il porte encore son exemplaire usé de De l’égalité des races humaines, comme un bouclier contre les mensonges du Nord. « Haïti n’est pas une république bananière », tonna-t-il au XIXᵉ siècle, et le voilà qui revient, invoqué par le désespoir d’une île saignante.

Il marche droit vers l’ambassade des États-Unis, cette forteresse de verre et d’acier qui domine la colline comme un œil vigilant. Les gardes, surpris, baissent leurs armes : ils sentent que cet homme n’est pas fait de chair ordinaire, mais d’encre et de feu. À l’intérieur, Henry Wooster, le chargé d’affaires, sirote un whisky dans son bureau lambrissé. Il vient de boucler une visioconférence avec Washington : plus de troupes pour la « Force de Suppression des Gangs », des élections sous tutelle, et des fonds pour « stabiliser » ce chaos qu’on appelle Haïti. « C’est pour leur bien », se dit-il, ignorant que le mal endémique n’est pas dans les rues, mais dans ces accords signés à l’encre invisible de l’impérialisme.

La porte s’ouvre sans un grincement. Wooster se redresse, son verre tremblant légèrement. Devant lui se tient Firmin, spectral et impérial, les yeux brillants d’une colère séculaire. « Monsieur l’Ambassadeur », commence Anténor d’une voix qui résonne comme un discours à la Sorbonne, « vous parlez de sécurité, d’élections, de progrès. Mais regardez autour de vous : Haïti agonise sous le poids de vos “aides”. Vos conseillers, ces ombres sans dignité, troquent notre souveraineté pour des mirages. Les États-Unis, ce mal endémique qui ronge nos veines depuis Saint-Domingue, reviennent-ils hanter l’île sous des masques humanitaires ? »

Wooster blêmit, cherchant ses mots dans un dossier marqué « Priorités stratégiques ». « Monsieur Firmin, vous êtes un historien respecté, mais les temps ont changé. Nous combattons les gangs, nous finançons la reconstruction. Sans nous… »

« Sans vous ? » l’interrompt Firmin, un sourire amer aux lèvres. Il s’avance, et l’air semble se charger d’histoire : les Marines de 1915, les Duvalier soutenus par la CIA, les embargos qui affament plus qu’ils ne libèrent. « Sans vous, Haïti respirerait mieux. Vos “conseillers” manquent de dignité parce qu’ils ont oublié Toussaint, Pétion, Dessalines. Ils signent des résolutions à l’ONU comme on signe des chèques en blanc, et demain, ce sera encore une occupation masquée. Affrontez-moi, Wooster : défendez ce poison que vous appelez alliance. Ou bien, descendez de votre piédestal et laissez-nous guérir seuls. »

Le diplomate recule, son fauteuil grinçant comme un aveu. Dehors, la nuit s’apaise ; les étoiles percent les nuages, et un vent frais porte des murmures de foule — des Haïtiens qui, dans leurs rêves, sentent le retour d’un héros. Firmin ne frappe pas ; il n’en a pas besoin. Ses mots sont des lames, et déjà, Wooster compose un numéro à Washington, la voix chevrotante : « Il y a eu un incident. »

Au lever du soleil, l’ambassade est fermée pour « raisons de sécurité ». Les conseillers, dépourvus de leur arrogance, rentrent chez eux la tête basse. Et quelque part, dans les collines, Anténor Firmin s’élève à nouveau, non pas vaincu, mais semeur de doutes. Haïti, cette perle noire, saura-t-elle un jour chasser le mal endémique ? Tant que des voix comme la sienne descendent des cieux, l’espoir n’est pas mort. Il suffit d’écouter.

Evens JONCKA
Ing. Informaticien
Communicateur Digital
Coordonnateur Salon Révolutionnaire

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