Lors de son récent passage sur la terre de Dessalines, Anie Alerte, l’une des rares femmes à la tête d’un groupe musical, n’avait pas prévu de s’attarder autant ni d’animer autant de soirées en Haïti, qui n’est plus sa résidence principale.
Pourtant, l’engouement des fans, particulièrement à Ouanaminthe et dans la cité du Roi Henri Christophe, a bouleversé ses plans. Avec son équipe, elle a sans doute pensé : et si tout Haïti vibrait avec une telle ferveur ?
En parfaite symbiose avec Anthony Drew, surnommé le « Martiniquais d’Haïti », le groupe Zile a prolongé sa tournée, marquée par des nuits de chants et de danses.
Connue pour troquer sa tenue de star contre celle d’une patriote engagée, femme au grand cœur, Anie Alerte s’investit dans des causes nobles, comme la protection de l’environnement. Elle a ainsi participé, pieds nus et perle à la main, au nettoyage de l’une des plages les plus emblématiques du pays, soutenant l’initiative « Kanal la p ap kanpe » (KPK). Ces gestes témoignent de son attachement indéfectible à sa terre natale.
Mais lors de la dernière soirée de sa récente tournée, en partie non programmée, Anie Alerte a lâché : « M ap retounen USA. M pral mennen Loulou lekòl. »
Ces mots, simples mais lourds de sens, rappellent à toutes les femmes et futures mères son devoir de mère responsable. Cependant, ils révèlent aussi que Loulou ne grandira pas dans l’ambiance qui a façonné l’humanisme, la reconnaissance et l’amour d’Haïti de sa mère.
En choisissant d’élever sa fille à l’étranger, Anie Alerte sacrifie une partie de la transmission de l’héritage historique et identitaire haïtien. Loulou, comme beaucoup d’enfants de la diaspora, risque de s’identifier à des figures historiques qui ne sont pas haïtiennes.
Cette décision soulève une question cruciale : qu’arrive-t-il lorsqu’on refuse de transmettre à son enfant ce que l’on chérit profondément ?
À titre de comparaison, Tjo Zenny, interrogé lors d’une émission populaire sur son choix de vivre en Haïti avec ses deux fils, a répondu avec conviction : « Haïti m’a tout donné. Haïti peut tout reprendre. » Une déclaration qui reflète un ancrage profond, malgré les défis du pays.
Un autre moment médiatique a marqué les esprits lors de l’émission De Tout et de Rien, animée par Carel Pedre, l’un des présentateurs les plus suivis d’Haïti. Alors qu’il voulait partager vraisemblablement le fruit de sa passion avec ses filles, l’une d’elles a répondu à une question en créole : « M p ap pale kreyòl. M pa konn pale kreyòl. » Cette réponse maladroite a visiblement embarrassé Carel Pedre, un « Haïtien du pays », face à un public majoritairement haïtien qui a suivi son ascension professionnelle et sociale.
Ces petits rien du tout mettent en lumière un malaise culturel. Le cri de « Liberté ou la mort » s’efface-t-il devant le « I have a dream » d’un autre peuple ?
En tout cas, avec son passeport orné de l’aigle américain et sa tablette connectée au monde, Loulou aura pour héros Elon Musk, Mark Zuckerberg, Donald Trump ou Joe Biden, artisan du « programme Biden ». Dessalines ne lui sera peut-être présenté qu’à l’université ou lorsqu’elle fera face au racisme et à la discrimination à l’âge adulte. Alors, elle comprendra peut-être l’impact des petites décisions sur l’avenir d’un pays.
Si elle saisit cette vérité, Loulou pourrait ressentir l’élan de revenir en Haïti, de visiter le Champ-de-Mars pour « bo pye papa Dessalines ». Mais même si elle y retourne, elle risque de ne pas s’y attarder, car elle n’y trouvera que le cœur de sa mère, et non son trésor.
Cependant, si Loulou développe une sensibilité aux récits mal transmis d’Haïti, s’imprègne de l’esprit d’Ubuntu et valorise l’effort, le sacrifice et le dépassement de soi, elle reconnaîtra peut-être que le Palais du Roi Henri Christophe, même en lambeaux, est la plus belle merveille du monde des temps modernes.
Alors, elle découvrira peut-être qu’à partir de rien, Haïti a forgé la fierté des Noirs du monde. Et qu’à partir d’Haïti, le monde a ouvert ses bras à sa mère. Mais, hélas, ce jour-là, il sera peut-être déjà trop tard.


