Diplomatie/Armée d’Haïti : comment l’ambassadeur Antoine Michon s’est mis les pieds dans le plat avant son départ

Les observateurs de la vie politique haïtienne ont toujours du mal à comprendre le rôle des diplomates étrangers en Haïti tant qu’ils sont présents dans toutes les sphères de la société. Parfois, on se demande même si leur omniprésence ne participe pas à la déstabilisation du pays. Ainsi empêchent-ils l’éclosion de toutes réponses nationales à la crise multidimensionnelle que traverse Haïti. Ils sont perçus comme les Organisations Non Gouvernementales qui ne font qu’apporter des réponses étrangères à des sociétés qui ont leur logique interne.

Cette attitude est palpable dans le comportement de l’ambassadeur de France en Haïti, Monsieur Antoine Michon, désormais en fin de mission. On ne sait pas d’où vient cette pratique qui consiste à recueillir les propos d’un diplomate en fin de mission afin de trouver de sages solutions qui permettraient à Haïti de progresser. On croirait même que c’étaient des sociologues venus travailler sur le terrain afin de tirer des conclusions de leurs enquêtes. C’est ce à quoi on a assisté dans une déclaration faite par M. Michon lors d’une rencontre avec la presse. Le média en ligne Vant Bèf Info a tenu à rapporter les propos de l’Ambassadeur : « La dissolution de l’armée, une décision funeste, la pire jamais prise en Haïti. »[1]

En apparence, la déclaration peut être perçue comme celle d’un homme qui manifeste la volonté de son pays de trouver des solutions à la crise sécuritaire que connait Haïti depuis plusieurs décennies. Pourtant, Antoine Michon vient de prouver qu’il n’a jamais maitrisé les grands problèmes d’Haïti. On n’a pas besoin d’être un brillant politologue pour bien aborder certains sujets typiquement haïtiens. Il suffit de sortir de l’attitude du colon qui a la solution toute faite pour une société qu’il ne connait pas. Il semble que Monsieur Michon interprète l’immunité diplomatique comme une immunité intellectuelle. Il a osé aborder un des sujets qui divisent le plus les Haïtiens tant qu’il regorge de subtilité, tant qu’il rappelle une époque douloureuse de l’histoire récente d’Haïti au point que parfois on l’évite pour ne pas rouvrir les plaies de nombreuses victimes de l’armée d’Haïti. Pourtant, le problème de l’insécurité en Haïti n’est pas nouveau. 

Il convient, pour remettre le sujet dans son contexte, de rappeler le rôle historique de l’armée d’Haïti, les raisons de son démantèlement en 1994, montrer comment la France dont M. Michon porte la voix aujourd’hui avait appuyé le renvoi de ce corps de tortionnaires, sans oublier que l’armée doit garder sa neutralité dans toute démocratie[2].   

À l’origine, l’armée indigène qui a conduit à l’indépendance le 1er janvier 1804 est passée dans le cadre national en jouant le rôle d’une armée nationale puisque l’ère coloniale était révolue. Celle-ci n’a jamais été une armée professionnelle au sens propre du terme. Elle était plutôt un ensemble de factions liées à des chefs militaires. Cela explique notamment la multiplication des coups d’État en Haïti au cours du XIXe siècle, marqué par l’accession de militaires au pouvoir. 

Cette armée, tout « le long 19ème siècle », pour reprendre une expression de l’historien Joseph Délide, jusqu’à la première occupation américaine d’Haïti en 1915, ne s’est jamais comportée comme un corps visant à protéger la nation. Certes, elle a aidé Simon Bolivar à libérer l’Amérique Latine mais elle a largement participé à violer les droits des Haïtiens. Dans cette atmosphère pétaudière d’une société des baïonnettes[3] où chaque chef militaire se voit Président de la République, l’armée a joué essentiellement le rôle de satrapie. D’ailleurs, son incapacité à garantir l’ordre public a poussé les Américains à envahir Haïti, doctrine Monroe aidant, au motif que ce pays représente une menace pour la stabilité de la région.

L’occupant américain a mis fin à cette armée en créant, avant son départ en 1934, une « garde nationale », une institution dont l’état-major est formé et totalement contrôlé par le département d’État américain. Ces dirigeants parachèvent leur formation à l’école des Amériques en intégrant directement les structures de renseignement des États-Unis. De quelle armée parle Monsieur Michon ?

Il y a une certaine nostalgie laissée par le démantèlement de l’armée haïtienne, en 1994. Depuis, le phénomène de l’insécurité monte en puissance. On ne cesse de répéter que la présence de l’armée garantissait une certaine stabilité. Pourtant, cette armée, en son temps faisait pire que les gangs d’aujourd’hui. Ces derniers chassent la population de son lieu d’habitation, l’armée la gardait chez elle pour mieux la bastonner. Les premières formes les plus violentes de l’insécurité ont été inventées par l’armée d’Haïti. On admettra que le phénomène « zenglendo », bandits armés pénétrant dans les maisons le soir pour dépouiller la population, est le fruit de cette armée.

En 1994, l’armée d’Haïti était déjà une institution honnie par la population quand le Président Jean-Bertrand Aristide l’a démantelée. D’ailleurs, on venait de connaitre trois longues années de coup d’État au cours desquelles Haïti était une sorte de no man’s land. Nombreux sont les rapports des organismes de droits humains, dont Amnesty International[4][5]. D’ailleurs, la France n’avait pas reconnu les autorités issues du coup d’État militaire. Au cours de cette période, la relation entre Port-au-Prince et Paris se dégradait au point que l’ambassadeur de France de l’époque, Monsieur Jean-Raphael Dufour, avait été déclaré persona non grata par les putschistes. Au moment de son démantèlement, ce corps qui symbolisait toutes formes de violations de droits humains n’avait suscité aucune forme de sympathie de la France. Personne n’avait osé défendre l’armée à l’époque car elle avait le sang des innocents sur ses mains. Elle ne se gênait pas de partager ses pouvoirs avec un autre corps paramilitaire encore plus effroyable : le Front de Résistance pour l’Avancement et le Progrès d’Haïti (FRAPH).  

Oublier le contexte dans lequel le démantèlement de l’armée a eu lieu c’est passer volontairement sous silence la mémoire des victimes de cette période, dont les veines sont encore ouvertes[6] jusqu’à maintenant.

Enfin, il est de plus en plus urgent de mener une réelle réflexion sur le rôle de l’armée d’Haïti dans la future Haïti. On peut admettre que le contexte a changé. Effectivement, désormais il existe une police nationale d’Haïti qui n’arrive pas à combattre les gangs qui sèment la terreur dans le pays. C’est ce contexte qui montre l’urgence d’un retour en force de l’armée d’Haïti. Mais, et après ? Une armée n’a pas vocation à cantonner dans les villes. Saura-t-elle protéger nos frontières et garantir la souveraineté nationale ?  

La réponse est extrêmement difficile à trouver tant l’armée d’Haïti a été absente aux grands rendez-vous qui pourraient faire sa gloire. Et, c’est cette difficulté qui nous pousse à croire que l’intervention de l’ambassadeur Antoine Michon est une grave erreur intellectuelle sur le fond d’un révisionnisme contemporain visant à réhabiliter l’armée d’Haïti après des décennies de pratiques tortionnaires.   

Panel Lindor, Docteur en Droit. 


[1] Antoine Michon : « la dissolution de l’armée, une décision funeste, la pire jamais prise en Haïti » , Vant Bèf Info, 2 aout 2026. 

[2] Samuel Huntington, The soldier and the state, Boston, Press of Harvard University Press, 1985

[3] Alain Turnier, la société des baïonnettes, Port-au-Prince, Imprimerie Le Natal, 1985

[4] Haiti : la tragédie des droits de l’homme depuis le coup d’État – Amnesty International, Londres, Janvier 1992

[5] Haiti : Atteintes à la liberté d’expression : les droits de l’homme piétinés – Amnesty International, Londres, Octobre 1993

[6] Edouardo Galeano, les veines ouvertes de l’Amérique latine, Paris, Presses Pocket, 1993

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