Quand les réseaux sociaux nous impactent inconsciemment 

Par Sanders P. Voltaire

« Nous consommons, nous partageons, nous normalisons: le rôle des réseaux sociaux dans la crise haïtienne » 

Il existe une forme de transformation sociale dont nous parlons encore trop peu: celle qui s’opère silencieusement dans notre manière de regarder le monde. Chaque jour, nous faisons défiler des centaines d’images, de vidéos et de commentaires. Nous assistons à des scènes de violence, de pauvreté, de conflits, d’humiliation, de propagande, de désinformation et parfois de glorification de comportements destructeurs. Nous réagissons, nous commentons, nous partageons, puis nous passons à la publication suivante. À force d’être exposés aux mêmes réalités, quelque chose peut pourtant se produire: l’exceptionnel devient familier, le choquant devient ordinaire et l’anormal finit par être perçu comme normal. 

Dans le contexte haïtien, cette évolution mérite une réflexion particulière. Le danger n’est pas seulement ce que nous voyons. Haïti traverse une période de profondes difficultés sociales, économiques, politiques et sécuritaires. Les réseaux sociaux sont devenus un espace essentiel pour comprendre cette réalité, mais également un espace où cette réalité est constamment reproduite. Il serait cependant trop facile d’accuser les réseaux sociaux de tous les maux de la société haïtienne. Ils ne créent pas à eux seuls la violence, l’instabilité ou la crise institutionnelle. Ils les rendent visibles, les amplifient parfois et peuvent contribuer à leur diffusion. Le véritable problème réside aussi dans notre rapport à ce contenu. 

Lorsqu’une société est quotidiennement exposée à des images de violence, elle risque progressivement de perdre sa capacité d’indignation. Ce qui aurait autrefois provoqué une réaction collective peut devenir un contenu que l’on regarde quelques secondes avant de continuer à faire défiler son écran. Cette banalisation est dangereuse. Car lorsqu’une société cesse d’être choquée par ce qui devrait l’être, elle ne change pas nécessairement la réalité: elle change simplement son niveau de tolérance à cette réalité. 

Nous participons tous à l’écosystème numérique 

Il serait également injuste de considérer les utilisateurs uniquement comme des victimes des algorithmes. Nous sommes aussi des acteurs. 

Chaque fois que nous partageons une vidéo, commentons une publication ou donnons de la visibilité à un contenu, nous contribuons à déterminer ce qui mérite l’attention collective. L’économie des réseaux sociaux repose en grande partie sur cette attention. Ce qui provoque une réaction forte est davantage susceptible d’être vu, commenté et partagé. Dans cet environnement, la violence, la provocation, le scandale et la controverse peuvent parfois bénéficier d’une visibilité considérable. Cela nous place devant une responsabilité individuelle que nous ne pouvons plus ignorer. Nous ne sommes pas seulement responsables de ce que nous créons. Nous sommes également responsables de ce que nous choisissons de rendre visible. Partager n’est donc jamais complètement neutre. Quand les réseaux sociaux nous impactent inconsciemment 

La jeunesse haïtienne doit prendre sa place 

Cette question concerne particulièrement la jeunesse. 

La jeunesse haïtienne est souvent présentée comme l’avenir du pays. Cette formule est devenue presque automatique. Mais être « l’avenir » ne signifie pas seulement attendre le moment où les générations précédentes auront terminé leur rôle. La jeunesse est déjà présente dans l’espace public. Elle possède les outils, les plateformes et la capacité de produire des récits qui peuvent atteindre des milliers de personnes en quelques heures. Cette capacité représente un pouvoir. Et tout pouvoir implique une responsabilité. 

Nous devons donc dépasser une culture numérique fondée uniquement sur la réaction immédiate. Il faut apprendre à produire, à contextualiser, à vérifier et à réfléchir. Montrer les difficultés d’Haïti est nécessaire. Les cacher serait une forme de déni. Mais il existe une différence fondamentale entre documenter une crise et la transformer en spectacle, entre dénoncer la violence et lui offrir une plateforme de glorification, entre informer une population et contribuer à sa désensibilisation. La jeunesse doit comprendre cette différence. Elle doit également comprendre qu’elle a le pouvoir de modifier le récit. 

Haïti ne se résume pas à ses crises. Il existe une jeunesse qui étudie, qui entreprend, qui innove, qui crée, qui enseigne, qui travaille, qui développe des projets et qui cherche des solutions. Ces réalités doivent également occuper l’espace numérique. Il ne s’agit pas de fabriquer une image artificiellement positive du pays. Il s’agit de refuser que la crise devienne l’unique récit que nous produisons sur nous-mêmes. 

Ce que nous répétons finit par devenir une culture 

Une société se construit aussi à travers les récits qu’elle répète. 

Lorsque certaines images et certains comportements sont constamment exposés sans recul, ils peuvent finir par acquérir une apparence de normalité. Les jeunes générations grandissent alors dans un environnement où certaines choses ne sont plus perçues comme exceptionnelles, mais comme faisant simplement partie de la vie. 

C’est probablement l’un des aspects les plus préoccupants de notre époque. Une génération peut s’habituer à une réalité sans jamais l’avoir véritablement acceptée consciemment. Elle s’y habitue parce qu’elle la voit partout. C’est pourquoi la question des réseaux sociaux dépasse largement celle du divertissement. Elle touche à l’éducation, à la culture, à la citoyenneté et, finalement, à la manière dont une société imagine son propre avenir. 

L’État ne peut pas rester spectateur 

La responsabilité ne doit toutefois pas être entièrement transférée aux citoyens. L’État haïtien a également un rôle à jouer. Quand les réseaux sociaux nous impactent inconsciemment 

La régulation du numérique ne doit pas devenir un prétexte à la censure politique ou à la restriction arbitraire de la liberté d’expression. Mais la liberté d’expression ne signifie pas non plus absence totale de responsabilité. L’État doit investir davantage dans l’éducation aux médias et à l’information, la sensibilisation à la désinformation, la protection des mineurs et la prévention de la radicalisation et de la violence en ligne. Il doit également travailler avec les plateformes technologiques et les acteurs de la société civile afin de développer des mécanismes adaptés au contexte haïtien. La solution ne consiste donc pas simplement à « interdire les réseaux sociaux ». Une telle approche serait à la fois simpliste et insuffisante. Il faut plutôt développer une véritable culture de responsabilité numérique. Les citoyens doivent apprendre à mieux consommer l’information. Les créateurs doivent mesurer l’impact de leurs productions. Les plateformes doivent assumer leur part de responsabilité. Et l’État doit créer un cadre qui protège la société sans étouffer la liberté. 

Nous devons changer le récit sans nier la réalité 

Il existe une tentation, lorsque l’on parle de l’image d’Haïti, de vouloir uniquement montrer le positif. 

Ce n’est pas la solution. Une société ne progresse pas en cachant ses problèmes. Nous devons pouvoir parler de l’insécurité, de la corruption, de la pauvreté, de l’instabilité politique et des injustices. Mais nous devons également parler des solutions, des initiatives, des réussites et des possibilités. La dénonciation doit ouvrir la voie à la réflexion. La réflexion doit conduire à l’action. Et l’action doit produire une transformation. Si nos réseaux sociaux deviennent uniquement un miroir de nos crises, nous risquons de contribuer à enfermer notre propre imaginaire collectif dans la crise. À l’inverse, si nous les utilisons comme des instruments d’éducation, de mobilisation, de création et de responsabilité citoyenne, ils peuvent devenir une partie de la solution. 

Une responsabilité qui dépasse les générations 

La question fondamentale n’est donc pas de savoir si les réseaux sociaux sont bons ou mauvais. La question est de savoir quelle société nous construisons à travers leur utilisation. 

Les technologies ne déterminent pas seules notre avenir. Nos choix collectifs y contribuent. Chaque génération reçoit un héritage, mais elle décide également de ce qu’elle transmet. La jeunesse haïtienne ne peut pas contrôler seule la situation politique ou économique du pays. Elle ne peut pas résoudre à elle seule les problèmes institutionnels qui se sont accumulés pendant des décennies. Mais elle peut contrôler une chose essentielle : les récits auxquels elle donne de la puissance. Elle peut choisir ce qu’elle partage. Elle peut choisir ce qu’elle glorifie. Elle peut choisir ce qu’elle refuse de banaliser. Elle peut choisir de transformer son téléphone d’un simple outil de consommation en un instrument de construction. Et cette responsabilité n’appartient pas uniquement à la jeunesse. Elle appartient également aux parents, aux éducateurs, aux médias, Quand les réseaux sociaux nous impactent inconsciemment 

aux responsables politiques, aux institutions et aux plateformes numériques. Parce qu’au fond, la question n’est pas seulement de savoir ce que les réseaux sociaux font à Haïti. 

La question plus difficile est de savoir ce que nous faisons d’Haïti à travers les réseaux sociaux. Si nous continuons à reproduire les mêmes images, les mêmes discours et les mêmes comportements, nous risquons de transmettre à la prochaine génération non seulement une crise, mais aussi une culture de normalisation de la crise. En revanche, si nous décidons collectivement de modifier les messages que nous produisons et que nous consommons, les réseaux sociaux peuvent devenir autre chose qu’un miroir de nos difficultés. Ils peuvent devenir un espace où une génération commence à raconter une autre possibilité pour son pays. 

Car changer une société commence parfois par changer ce que cette société accepte de regarder, de partager et, finalement, de considérer comme normal. 

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